dimanche 22 avril 2018

L'analyse des "mots ou phrases crochets" du Coran par Guillaume Dye

J'aborde avec plaisir ce sujet très intéressant, passionnant même puisqu'il touche au fondement du dogme de l'inimitabilité. Il s'agit de l'authenticité du Coran. Guillaume Dye a eu l'amabilité de m'envoyer son article qui critique les travaux de Michel Cuypers : "Réflexions méthodologiques sur la rhétorique coranique" Je l'ai lu et leur ai envoyé mon commentaire sur un point non évoqué par Cuypers, lors de sa réponse à G. Dye, qui concerne les mots ou phrases crochets. C'est en effet un sujet qui me semble très important. En réponse, Cuypers m'apprend les raisons pour lesquelles il n'a pas évoqué ce sujet. Il trouve d'abord l'hypothèse de G. Dye intéressante. Ensuite, ce domaine de la critique historique n'est pas sa spécialité. Que dit Guillaume Dye ? Guillaume Dye donne dans son article "l'explication la plus plausible" en terme de conclusion concernant les mots ou phrases crochets du Coran qui lient harmonieusement les sourates N et N+1 et qui se résume en un mot : interpolation. Des scribes auraient donc ajouté ces mots ou phrases crochets lors de la mise en compilation du Mushaf après la mort du prophète Muhammad (sws). Citons deux exemples de liaisons harmonieuses entre les sourates N et N+1 à la page 164 du pdf : 1) "Q 1:6 (ihdinā ṣ-ṣirāṭa l-mustaqīm) «s ’accroche» très bien à Q 2:2 (ḏālika l-kitābu lā rayba fīhi hudan li-l-muttaqīn), pour des motifs thématiques (la notion de guidance) et phonétiques (mustaqīm /muttaqīn)." 2) "Le thème de la véracité de la révélation et de la croyance permet le lien entre Q 12:111 et Q 13:1 ( Noter l’opposition yu’minūn/lā yu’minūn.)" Selon G. Dye, "le principe [N, N+1] fonctionne dans 85,41 % des cas" dans les 50 premières sourates qui comportent 86.04% de la totalité" du Coran, "les cas où elle ne se vérifie pas s’expliquent en général très facilement". Ceci montre clairement que cela ne peut être dû à un hasard, chose que les musulmans affirment aussi, par ailleurs. Il faut savoir que l'un des trois avis des savants musulmans est que l'ordonnancement des sourates à été fait par le prophète Muhammad lui même. Cet ordonnancement des sourates de la plus grande à la plus petite, à quelques exceptions près, combiné avec leurs enchaînements harmonieux (grâce aux mots ou phrases crochets) ne peuvent logiquement pas avoir de liens avec la chronologie des sourates. Or, le Coran est descendu dans le temps, versets par versets, sourates par sourates durant ces 23 ans de la prédication de Muhammad (sws) dans un ordre totalement différent de l'ordonnancement des sourates tel que nous avons. Guillaume Dye écrit d'ailleurs : "Autrement dit, par quel miracle le début de la sourate N+1 s’enchaîne-t-il harmonieusement avec la fin de la sourate N, alors même que les sourates se trouvent à peu près ordonnées des plus longues aux plus brèves ?" Et si justement il s'agissait d'un miracle, une preuve d'inimitabilité du Coran ? Bien que le sujet soulevé n'est pas nouveau, la conclusion de Dye, après sa démonstration minutieuse, est une thèse qui convaincra n'importe quel non-musulman de la justesse des arguments. Sauf que... elle est contredite par les données matérielles. Je m'explique : Michel Cuypers et Geneviève Gobillot citent M.-A. Amir-Moezzi dans le livre "Idées reçues sur le Coran" au sujet des manuscrits de Sana'a (p.18) : "En sus de quelques variantes orthographiques et lexicographiques mineures, 22 % des 926 groupes de fragments étudiés présentent un ordre de succession de sourates complètement différent de l'ordre connu." On remarque que sur ces 22% des 926 corans indiqué par Moezzi, il n'a été signalé aucun changement majeur dans le texte qu'implique les mots ou phrases crochets sur une version coranique originale. Or, si ces manuscrits qui diffèrent complètement dans l'ordre des sourates gardent exactement les mêmes mots (pour ce qui est des mots et phrases crochets du moins) cela tendrait à prouver que la thèse que défend G. Dye est probablement erronée puisqu'aucun scribe n'est intervenu matériellement sur les milliers de feuillets coraniques du 1er siècle de l'hégire pour harmoniser les sourates après les avoir ordonnées en gros de la plus grande à la plus petite. En d'autres termes il n'y a aucune différence dans le texte entre les anciens manuscrits qui suivent l'ordre des sourates actuel et les anciens manuscrits qui ne le suivent pas. D'où la contradiction entre cette thèse purement théorique et les nombreuses données matérielles. La réponse de G. Dye pour ce qui concerne les 22% des 962 corans qui ont un ordre de sourates différent de celui d'Othman est qu'il "faudrait donc plus de détails sur le corpus exact sur lequel se fonde Amir-Moezzi (Cuypers et Gobillot ne donnent pas la référence de son affirmation)". Quant au palimpseste de Sana'a, G. Dye assure que les passages concernant ces "interpolations" ne sont pas présents dans la couche inférieure du palimpsteste. En fait apres vérification, il y a bien une phrase crochet dans la couche inférieure du palimpsteste de Sana'a (le folio 32A où se trouve le Q 12 :111 et le folio 34B où se trouve le Q 13 : 1. : http://www.islamic-awareness.org/Quran/Text/Mss/soth.html) mais dans le livre Sadeghi et Goudarzi que l'on peut trouver en ligne (https://www.scribd.com/doc/110978941/Sanaa-1-and-the-Origins-of-the-Qur-An) on ne trouve que deux mots sur tout le verset du Q13:1 de la couche inférieure, ce qui est trop peu pour en tirer une quelconque conclusion même si ces deux mots sont identiques au Coran d'Othmân. Conclusion : Suite aux échanges avec G. Dye, on peut dire que même si effectivement le Q12:111 et le Q13:1 de la couche inférieure du palimpsteste de Sana'a sont identiques au coran d'Othmân, et à supposer que cette couche inférieure soit antérieure à celui-ci, cela ne changera pas la conviction de Dye qu'on a à faire à des interpolations, les mots ou phrases crochets sont trop nombreux effectivement pour être tous démentis par les données factuelles. Bien entendu je comprends ce raisonnement étant donné qu'ils excluent d'avance l'idée de miracle. Le problème est que ces interpolations ne sont vérifiables dans aucun des très nombreux manuscrits coraniques anciens. Au contraire, tous les manuscrits anciens authentifient plutôt le Coran actuel. Pour moi, G. Dye se trouve donc dans une impasse : Sa thèse est convaincante pour l'esprit scientifique non-musulman certes mais sans pouvoir y apporter la moindre preuve parmi ces très nombreux exemples de mots ou phrases crochets cités dans son article. Un esprit scientifique musulman par contre y trouvera en s'appuyant sur le fait que les anciens manuscrits coraniques sont identiques à peu de choses près au Coran actuel une explication simple confirmant la nature du Livre : Le Coran étant parole Divine et Dieu Omniscient (connaissant les événements passés et futurs), ces mots ou phrases crochets qui lient les sourates N et N+1 appuient le caractère de l'inimitabilité du Coran, celui miracle coranique. Et un miracle n'a pas d'explication.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Salut Hussein,
Or, si ces manuscrits qui diffèrent complètement dans l'ordre des sourates gardent exactement les mêmes mots (pour ce qui est des mots et phrases crochets du moins) cela tendrait à prouver que la thèse que défend G. Dye est probablement erronée

Or, si ces manuscrits qui diffèrent complètement dans l'ordre des sourates gardent exactement les mêmes mots (pour ce qui est des mots et phrases crochets du moins) cela tendrait à prouver que la thèse que défend G. Dye est probablement erronée

Pas forcément. L'ordre des sourates que l'on observe dans ces manuscrits qui diffèrent complètement dans l'ordre des sourates n'est pas le "bon" ordre, tout simplement. Les gens qui ont copié ces codex n'avaient pas accès au "bon ordre" ou ne le connaissaient pas, ou ne savaient pas qu'il y avaient un "bon ordre"...

on peut dire que même si effectivement le Q12:111 et le Q13:1 de la couche inférieure du palimpsteste de Sana'a sont identiques au coran d'Othmân, et à supposer que cette couche inférieure soit antérieure à celui-ci, cela ne changera pas la conviction de Dye qu'on a à faire à des interpolations

Oui parce que son explication est logique et rationnelle.

ces mots ou phrases crochets sont trop nombreux effectivement pour être tous démentis par les données factuelles. Bien entendu je comprends ce raisonnement étant donné qu'ils excluent d'avance l'idée de miracle.Le problème est que ces interpolations ne sont vérifiables dans aucun des très nombreux manuscrits coraniques anciens.

1/ C'est logique et rationnel d'exclure l'idée de "miracle". 1+1=2 pas 3...
2/ Je suis d'accord. Mais souvenez-vous que l'historiographie musulmane du 8 et 9e s. ne cesse de raconter par le détail des destructions de "corans" et les ajouts des un ou des autres (Hajjaj b. Yusuf par exemple...) Donc, au vu des sources, ce que dit Dye est encore une fois possible. Il n'a pas de preuve, mais il a des éléments qui rendent plausible son propos.

Pour moi, G. Dye se trouve donc dans une impasse

Pas du tout. Il a des éléments (destructions de "corans" ajouts des uns ou des autres (Hajjaj b. Yusuf)) pour que sa thèse soit plausible et non pas écartée. Eh oui...

Sa thèse est convaincante pour l'esprit scientifique non-musulman

Pas du tout. Pour l'esprit scientifique normal. Mais vous avez raison de souligner le manque de témoin matériel probant qui réglerait l'affaire. J'ai bien peur cependant que vos sources disent (à ce sujet...) des choses importantes : beaucoup de codex ont brûlé...

Hussein a dit…

Bonjour et merci pour votre commentaire. Ce qui est étrange chez vous les adeptes de l'hypercritique c'est que vous refusez totalement la tradition mais en même temps la citez pour appuyer vos thèses quand ça va dans votre sens. Ça n'est pas un procédé très académique mais ça ressemble plus à du militantisme. D'ailleurs ça n'est pas un hasard si de nombreux spécialistes hypercritiques sont dans les ordres religieux chrétiens comme Gallez, Claude Gilliot, etc. Je ne généralise pas puisque  heureusement d'autres comme Michel Cuypers ou Adrien Candiard ne le sont pas du tout.
Je reviens sur vos deux dernières remarques :
Vous prétextez que des récits de la tradition rendent la thèse de G. Dye plausible. Or ces récits de destruction des Corans de compagnons qui ont été écrit pour un usage personnel ont des divergences mineures avec le Coran officiel selon la tradition. Ces différences concernaient l'ordre de sourates dans l'une d'elles ou encore l'absence des deux dernières sourates. D'ailleurs ces autres versions circulaient jusqu'au 10 ème siècle dans le monde musulman malgré les efforts de certains califes pour les interdire.
Les seuls à soutenir que le Coran a été falsifié, où de nombreux passages concernant Ali ont été retirés sont les alides au début de l'islam. Or il n'ont jamais eu de Coran alternatif ou un extrait de ce coran. C'est donc de l'extrapolation que vous et les hypercritiques faites. Au contraire depuis la mort du prophète jusqu'à la compilation de Othmân en 656 donc pendant 34 ans aucune tradition ne mentionne de polémiques, tensions ou divergences concernant le Coran. C'est donc que s'il y avait des Corans concurrents, leurs divergences n'étaient pas aussi importantes que vous le prétendez. Et au passage ce n'est pas par hasard que les alides qui devinrent les chiites abandonnèrent la position de falsification du Coran au 10 ème siècle pour rejoindre la position sunnite tant cette position est intenable historiquement.

Ensuite la tradition rapporte que c'est sous le califat d'Abdel Malik Ibn Marwan et du gouverneur al-Hajjâj d'Irak que les points diacritiques et les voyelles longues ont été rajoutés dans le Coran. Mais en quoi la tradition rapporte-t-elle des falsifications ? Tout au plus ces changements limitent-elles de possibles lectures divergentes sur certains mots. Ici on à faire à un soupçon des hypercritiques qui frôle le délire puisque les très nombreux manuscrits coraniques antérieurs à Abdel Malik (qui régna de 685 à 705) qui étaient sans points et signes diacritiques confirment le Coran actuel dans son rasm et donc aussi dans son sens.
Cordialement.

Anonyme a dit…

Salut Hussein,

Ce qui est étrange chez vous les adeptes de l'hypercritique c'est que vous refusez totalement la tradition mais en même temps la citez pour appuyer vos thèses quand ça va dans votre sens.

On écarte l'irrationalité. Quand la "tradition" rapporte des informations rationnelles, il est rationnel de s'en servir pour essayer de comprendre. Il n'y a rien de surprenant.

Ça n'est pas un procédé très académique mais ça ressemble plus à du militantisme.

Ecarter l'irrationalité est la base de la méthodologie académique.

D'ailleurs ça n'est pas un hasard si de nombreux spécialistes hypercritiques sont dans les ordres religieux chrétiens comme Gallez, Claude Gilliot, heureusement d'autres comme Michel Cuypers ou Adrien Candiard..

Candiard est hors course ici, son sujet c'est Ibn Taymiyya, pas le 7e s. C'est sa raison qui conduit Cuypers à dire ce qu'il dit. Rien d'autre. Vous pensez que c'est quoi ? Quelles citations avez-vous de sa part qui diraient le contraire ?

ces récits de destruction des Corans de compagnons qui ont été écrit pour un usage personnel ont des divergences mineures avec le Coran officiel selon la tradition.

La "tradition" rapporte qu'Utman a été assassiné (aussi) parce qu'il avait "changé" le Coran. Elle rapporte (aussi) qu'il a ordonné la destruction de nombreux "corans".

Ces différences concernaient l'ordre de sourates dans l'une d'elles ou encore l'absence des deux dernières sourates. D'ailleurs ces autres versions circulaient jusqu'au 10 ème siècle dans le monde musulman malgré les efforts de certains califes pour les interdire.

Oui, pour Ibn Masud et Ibn Kaab. Mais les autres "corans" , ceux que Utman aurait détruits ? Vous ne pouvez pas écarter ces éléments qui semblent bien fonder une "pratique" qui va se perpétuer : "malgré les efforts de certains califes pour les interdire" Ces codex d'Ibn Masud et Ibn Kaab, où sont-ils aujourd’hui ? Nulle part... C'est donc que cette "pratique" a fonctionné.

Anonyme a dit…

Les seuls à soutenir que le Coran a été falsifié, où de nombreux passages concernant Ali ont été retirés sont les alides au début de l'islam.

Aucun spécialiste n'emploie le terme de "falsifié", ce n'est pas leur sujet.

C'est donc de l'extrapolation que vous et les hypercritiques faites. Au contraire depuis la mort du prophète jusqu'à la compilation de Othmân en 656

Pas du tout. Aucun spécialiste ne se base pour fonder son hypothèse sur les récits chiites. Je n'en connais pas. Ils se basent sur : La "tradition" rapporte qu'Utman a été assassiné (aussi) parce qu'il avait "changé" le Coran. Elle rapporte (aussi) qu'il a ordonné la destruction de nombreux "corans".
Qu'ils indiquent ensuite qu'il existe des récits chiites plus tardifs, bien sûr. Il semble logique et rationnel qu'ils l' indiquent. Méthodologiquement, il n'y a rien de surprenant.

Au contraire depuis la mort du prophète jusqu'à la compilation de Othmân en 656 donc pendant 34 ans aucune tradition ne mentionne de polémiques, tensions ou divergences concernant le Coran.

Alors pourquoi Utman est assassiné avec l'accusation du contraire ?

C'est donc que s'il y avait des Corans concurrents, leurs divergences n'étaient pas aussi importantes que vous le prétendez

Faut croire, à lire les sources, que c'est le contraire pour les assassins d'Utman... Aucun spécialiste ne prétend quoi que ce soit par lui-même...


Ensuite la tradition rapporte que c'est sous le califat d'Abdel Malik Ibn Marwan et du gouverneur al-Hajjâj d'Irak que les points diacritiques et les voyelles longues ont été rajoutés dans le Coran. Mais en quoi la tradition rapporte-t-elle des falsifications ?


Aucun spécialiste (à ma connaissance... et j'en connais certains...)n'emploie le terme de "falsifications", ce n'est pas leur sujet.
D'autre part, l'ajout des points diacritiques et des voyelles longues est important pour certains spécialistes parce qu'ils considèrent que personne ne connait le sens du mot "arf" et donc que cela peut recouvrir autre chose (aussi)que seulement les points diacritiques et des voyelles longues.

Ici on à faire à un soupçon des hypercritiques qui frôle le délire puisque les très nombreux manuscrits coraniques antérieurs à Abdel Malik (qui régna de 685 à 705) qui étaient sans points et signes diacritiques confirment le Coran actuel dans son rasm et donc aussi dans son sens.

Je vous répète qu'aucun spécialiste n'emploie le terme de "falsifications", ce n'est pas leur sujet.
D'autre part au sujet des phrases et mots crochet de Dye sa thèse est plausible au vu des sources. Pas sûre, mais plausible. Il est donc légitime qu'il puisse construire à partir de cela. C'est cohérent et rationnel.
Si elle est "vraie", sont-ils ajouté sous Utman ? On ne sait pas. Avec Hajjaj ? Idem.
Cordialement.