dimanche 18 janvier 2026

De l'abolition de l'esclavage à l'obsolescence de la guerre : une finalité coranique

Le Coran 47:4, sourate médinoise tardive, prescrit la libération gratuite des prisonniers ou contre rançon une fois la guerre terminée, sans mentionner l'esclavage explicitement. D'autres versets encouragent l'affranchissement des esclaves comme œuvre de piété ou acte d'expiation (2:177, 4:92, 5:89, 9:60, 24:33, 58:3, 90:13). Son interdiction n'a pas été clairement proclamée dans le Coran à cause de la réalité du monde de l'Antiquité, où l'esclavagisme était une norme internationale et un pilier économique et social.

Les hadiths et les historiens de l'époque ancienne mentionnent quelques cas de mise en esclavage à l'époque du Prophète Muhammad, sachant que d'autres prophètes bibliques l'ont fait aussi. Sans me prononcer sur la réalité des faits relatés, je remarque que la réalité du monde et son contexte rendaient cette pratique difficilement évitable à l'époque. Cependant, des droits inédits leur ont été accordés en Islam comme l'interdiction de la maltraitance, d'après deux célèbres hadiths (sinon c'est la liberté qui lui est accordé comme compensation), ou la possibilité de racheter leur liberté, d'après le Coran 24:33 (ce verset ordonne non seulement d'accepter le rachat, mais aussi d'aider financièrement l'esclave à payer sa propre liberté).
J'ose faire un parallèle : comme je l'avais remarqué dans une précédente publication, le Coran encourage fortement les hommes à innover dans les armes défensives sans jamais inciter à innover dans les armes offensives (16:81 ; 21:80 et 34:10-11), en insistant sur la paix entre les peuples comme objectif ultime (8:61 et 49:13). Peut-être qu'à l'image de l'esclavage, dont le Coran favorisait l'extinction progressive par l'affranchissement, étape franchie lorsque l'homme devint assez mûr, les armes offensives pourraient un jour disparaître au profit de la seule légitime défense. En effet, les armes défensives visent à rendre la guerre offensive inutile et inefficace. Si la défense est parfaite, l'attaque devient obsolète. Cependant, ce passage de l'offensive à la protection pure exige un degré d'éveil et de maturité que notre civilisation n'a pas encore conquis. 




mercredi 24 décembre 2025

Adam est-il vraiment le premier homme dans le Coran ?

Adam est présenté par les exégètes musulmans et par la Bible comme étant le premier homme sur terre. Que dit le Coran à ce sujet ?

Pour Dieu, la création d'Adam est semblable à la création de Jésus, Adam fut créé de terre et Il lui a dit Soit et il fut (C.3:59). Pourquoi Dieu parle t-Il de la création d'Adam et pas de la création de son épouse dans le C.15:28-31 (« Et lorsque ton Seigneur dit aux Anges: « Je vais créer un homme d'argile crissante, extraite d'une boue malléable ») et C.38:71 (« Quand ton Seigneur dit aux Anges: « Je vais créer d'argile un être humain ») ? Parce que son épouse n'a pas eu besoin d'être créée miraculeusement comme Adam puisqu'elle est née probablement de l'union d'une mère et d'un père. Adam a été créé sans père ni mère, un miracle que le Coran compare avec celui de la naissance de Jésus qui n'avait pas de père non plus mais une mère, Maryam (Marie).

On descend tous d'une seule âme et de cette âme Dieu créa son épouse, nous dit le Coran (C.4:1 , C.7:189 et C.39:6). Et justement, dans C.7: 189-190 sans les nommer, ce couple que Dieu créa, avec la première âme créée de l'humanité et d'où son épouse a été tirée, invoqua Dieu disant que s'il leur donnait un enfant en bonne santé ils seraient reconnaissant envers Lui. Et lorsque Dieu excauça leur vœu, ces deux personnes « assignèrent à Allah des associés en ce qu'Il leur avait donné » (C.7:190).

Ces deux âmes créées, premières de l'humanité, n'étaient donc pas Adam et son épouse, contrairement aux avis de la grande majorité des exégètes, ils étaient antérieures à eux. Adam et son épouse ont fauté en mangeant de l'arbre que Dieu leur avait pourtant interdit, mais ils n'ont pas commis le shirk, l'associanisme qui est le pire des péchés, ce dont les prophètes en sont immunisés (Adam est un prophète en islam et est tout du moins un personnage rapproché de Dieu). Un certain nombre d'exégètes tordent le texte en attibuant ce shirk à la descendance d'Adam et Hawa (Ève) au détriment de la rhétorique coranique et de sa grammaire. D'ailleurs, lorsque les anges dirent à Dieu que s'Il établi un Vicaire sur Terre, celui-ci y fera régner le désordre et fera couler le sang (C.2:30-35), ils faisaient très probablement référence aux actes passés de la descendance de ce premier couple de l'humanité, dont ils craignaient qu'Adam reproduirait les mêmes fautes. Mais Dieu avait un plan pour Adam afin de contrer le désordre et l'effusion de sang : c'était celui de la connaissance.

Une autre observation mérite d’être soulignée :  dans le Coran 4:1, Dieu s’adresse à l’humanité dans son ensemble en employant l’expression « yā ayyuhā al-nās » (« Ô gens »), afin de rappeler qu’elle a été créée à partir d’une seule âme, et que de celle-ci fut tirée son épouse. Or, le verset ne dit pas « yā banī Ādam » (« Ô enfants d’Adam »), mais bien « yā ayyuhā al-nās ». Cette formulation suggère que Dieu interpelle ici l’humanité entière en tant que descendante d’une première création commune, sans que celle-ci soit explicitement identifiée à Adam. C'est comme si le père commun de l'humanité n'était pas Adam mais une âme qui l'a précédé. Si Adam était le premier humain de l'humanité, il aurait été plus cohérent dans le Coran 4:1 d'interpeller l'humanité entière avec l'expression « aux enfants d'Adam » pour insinuer qu'elle descend entièrement de lui. Or ce n'est pas le cas.
En effet, l'expression « yā ayyuhā al-nās » qui a 20 occurrences dans le Coran est plus universelle que l'expression « yā banī Ādam » (« Ô enfants d’Adam »). Cette dernière expression n'a que cinq occurrences que l'on retrouve dans deux sourates mécquoises et dont quatre occurrences se trouvent dans la sourate 7.

Voyons maintenant deux versets qui parlent de la promesse du Shaytan (Satan) de la royauté et de l'éternité pour Adam et Hawa s'ils mangeaient de l'arbre interdit :

1️⃣ Sourate Al-A'raf (7), verset 20 :
« Puis le Diable, afin de leur rendre visible ce qui leur était caché - leurs nudités - leur chuchota, disant : « Votre Seigneur ne vous a interdit cet arbre que pour vous empêcher de devenir des anges ou d'être immortels. »
( وَقَالَ مَا نَهَاكُمَا رَبُّكُمَا عَنْ هَٰذِهِ الشَّجَرَةِ إِلَّا أَن تَكُونَا مَلَكَيْنِ أَوْ تَكُونَا مِنَ الْخَالِدِينَ)

2️⃣ Sourate Ta-Ha (20), verset 120 :
« Mais Satan le tenta, lui disant : « Ô Adam, t'indiquerai-je l'arbre de l'éternité et un royaume impérissable ? »
( قَالَ يَا آدَمُ هَلْ أَدُلُّكَ عَلَىٰ شَجَرَةِ الْخُلْدِ وَمُلْكٍ لَّا يَبْلَىٰ)

La sourate Al-A'raf (7:20) utilise le mot arabe « malakayn » (مَلَكَيْنِ), qui est généralement traduit par « deux anges » dans les interprétations standard du Coran, basées sur la vocalisation courante (avec fatha sur le lam). Cependant, en raison de l'absence de voyelles dans le texte coranique original (rasm), ce mot peut aussi être lu comme « malikayn » (مَلِكَيْنِ), signifiant « deux rois » d'après plusieurs exégètes comme Ibn Kathir. Ainsi, avec l'interprétation qui va dans le sens de rois, ce passage coranique est plus cohérent avec le Coran 20:120 qui parle, lui, bien de royauté.

Tout cela pour dire que le Shaytan incita Adam et Hawa à manger de l'arbre interdit leur faisant croire qu'ils seront après cela des rois et/ou des immortels. Mais sur qui auraient-ils pu régner si Adam et Hawa étaient les premiers humains sur terre ?

➡️ Finalement, et si c'était Ibn 'Arabi qui avait raison lorsqu'il affirmait que le Vicaire que Dieu désigna en Adam face aux anges dans le Coran 2:30 signifie qu'il était le successeur de ses prédécesseurs [1], les humains ?
Et si finalement c'était encore lui qui avait raison lorsqu'il rapporta un hadith du Prophète Muhammad ﷺ disant que : « avant Adam, il y eut 100 000 Adam » [2]  ?

Références :

[1] voir « Les Adams d’Ibn 'Arabi », Université Catholique de Louvain (UCL), Mémoire de Gregory Vandamme, 2016).

[2] dans ses Illuminations mecquoises, Ibn ʿArabī rapporte le premier un hadîth du Prophète qui dit : « Avant Adam, il y eut 100 000 Adam », voir p. 8 de la mémoire de Gregory Vandamme, Futûhât al-makkiya, VI, Bâb 390, p. 369, Dâr al-kutub al– « ilmiya (DKI), Beyrouth. Voir aussi l’article en ligne « D’une humanité avant Adam » de Charlie Marquette.



samedi 29 novembre 2025

LA QUESTION DU CHÂTIMENT VENANT DES HOMMES DANS LE CORAN EN GÉNÉRAL ET DE LA LAPIDATION EN PARTICULIER

Dans le Coran, le châtiment divin sur terre peut inclure la mort (C.7:73 ; 11:64 et 76 ; 26:158 189 ; 54:16, 21, 31, 37) ou pas (C.22:47 ; 32:21 ; 43:48 et 50 ; 68:33).




Concernant les humains usant du châtiment, "al-'adhāb", (العذاب) envers d'autres humains, cela n'implique jamais la mort dans le Coran. Il y a bien un cas qui pourrait être interprété comme la mise a mort mais il n'en n'est rien. Il s'agit du cas de Pharaon où trois passages indiquent qu'il tuait les enfants mâles et laissait en vie les femmes (C.2:49 ; 7:141 ; 14:6). Ces trois passages indiquent en réalité que c'était le pire châtiment infligé aux enfants d'Israël car [ils ont vu] leurs enfants mâles tués/égorgés, c'était donc une torture pour les enfants d’Israël que d'assister aux meurtres de ses enfants. Il ne s'agit donc pas d'une mise à mort de celui qui subissait ce châtiment, al-'adhāb.

Parmi les humains, commençons par les prophètes. On remarque que les châtiments venant d'eux n'entraînent pas forcément la mort. Il s'agit :

➡️ du châtiment, al-'adhāb, que Salomon menace de faire subir à une hupe (C.27:21). Le prophète la menace de lui faire subir un dur châtiment, al-'adhāb, ou de l'égorger, sauf si elle lui apporte un bon argument. On comprend dès lors que ce dur châtiment exclut la mise à mort puisqu'il pensait soit au dur châtiment soit à l'égorgement.

➡️ des châtiments, al-'adhāb, que subissent les djiins qui étaient sous les ordres de Salomon (C.34:14). Ces châtiments ne concernent évidemment pas une mise à mort puisqu'ils la subissaient avant qu'ils ne se rendent compte de la mort de Salomon qui la leur imposait.

➡️ des châtiments que fait subir Dûl-Qarnayn à ceux qui mécroient (C.18:87). Ici, il n'est pas explicitement dit que les mécréants subissent la mise à mort ou pas. C'est le seul cas où l'on n'a pas de certitude.

Bien entendu, lorsque les prophètes sont envoyés par Dieu vers leurs peuples pour les appeler à Lui, s'ils refusent de croire, alors le châtiment de Dieu tombe sur eux, entraînant leurs morts.

Concernant les musulmans de l'époque prophétique, on peut dénombrer trois passages coraniques où des compagnons doivent faire subir le châtiment, al-'adhāb, sans mise à mort : 

1️⃣ C.4:25 indique que si l'on se marie avec une femme esclave et que par la suite elle commet l'adultère, la 'zina'*, celle-ci recoit la moitié du châtiment, al-'adhāb, des femmes libres et mariées ; 

*En arabe, le terme 'zina' se traduit indistinctement par fornication/adultère.

2️⃣ C.24:2 ceux qui font la 'zina' (fornication) reçoivent 100 coups de fouet comme châtiment, 'adhāb ; 

3️⃣ C.24: 4. 80 coups de fouet contre ceux qui accusent des gens de commettre la 'zina' sans pouvoir apporter 4 témoins. Le mot châtiment, al-'adhāb, n'est ici pas mentionné mais il est implicite.

Ces faits établis, il est maintenant certain que le Coran 24:8 indique un châtiment, al-'adhāb, qui doit être appliqué contre des femmes mariées** ayant commis l'adultère mais sans entraîner la mort, comme l'indique de manière implicite le Coran 4:25. Ceci implique que les hommes et les femmes mariés qui commettent l'adultère reçoivent, comme les célibataires, 100 coups de fouet, et non une mise à mort par lapidation comme indiqué dans de nombreux hadiths.

**pour ce cas particulier mais cela concerne aussi les hommes en général.


Une question s'impose : comment expliquer que dans le Coran, les prophètes Salomon, et probablement Dûl-Qarnayn, prévoyaient un châtiment contre les mécréants qui refusaient de croire sans pour autant les mettre à mort alors que la mécréance est un péché encore plus grave que l'adultère ?

En effet, on sait que Salomon, qui avait une armée puissante, n'envisageait pas de massacrer les mécréants du peuple de Saba s'ils refusaient de croire en Dieu mais de les punir dans ce bas-monde en les expulsant de leur terre (C.27:37). 

Le Coran indique de manière claire et à de nombreuses reprises que la croyance en Dieu ne peut se faire sous la contrainte. 

Au temps de Muhammad ﷺ, la liberté de croire ou de mécroire était totale. Salomon, et probablement Dûl-Qarnayn, ont pris la décision de sanctionner les mécréants dans ce bas-monde pour les éprouver sans pour autant les mettre à mort, ce qui les condamnerait à l'Enfer de manière certaine. On peut faire le parallèle avec les passages coraniques où Dieu châti, après avoir envoyé Moïse, les mécreants d'Égypte dans ce bas-monde sans mise à mort dans le but qu'ils reviennent à Lui (C.32: 21 ; C.43:48 et 50). Car la Miséricorde de Dieu devance Sa colère d'après un hadith connu.

Tous ces éléments m'amènent à conclure qu'il y a une dichotomie forte sur ce sujet entre le Coran et les hadiths qui mentionnent la lapidation pour adultère. Cette dichotomie a été "résolue" par des savants musulmans avec la théorie de l'abrogation du Coran par les hadiths mutawatir. Or pour d'autres savants musulmans comme l'imam ach-Châfi'î, à l'origine de cette théorie, seul le Coran abroge le Coran. Mais c'est le savant Mohammed al-Ghazali (1917-1996) qui a le mieux compris la question de l'abrogation. Selon lui, l'abrogation de certains versets par d'autres est une vision totalement fausse. Tout verset peut agir sur la société à un moment donné. Il suffit de savoir quand actionner un verset, et c'est ainsi qu'on peut parler d'un Coran valable pour tous les temps et tous les lieux (Mohamed al-Ghazalî, "Comprendre le Coran aujourd'hui", éd. Universel, 2006, p.120-121).


Remarque

Pour ce qui est du C.33:30, contrairement à ce que l'on pourrait penser, pour le châtiment, al-'adhāb, indiqué, il s'agit d'un châtiment quadruplé dans l'au-delà qui est évoqué dans le cas où une épouse du Prophète Muhammad commettrait la turpitude. En effet, le terme, "Il double / (يُضَاعَفْ)", a 9 occurrences dans le Coran, et 8 d'entre elles parlent du châtiment dans l'au-delà. C'est pourquoi le châtiment, al-'adhāb, du Coran 33:30 concerne très probablement l'au-delà. D'ailleurs, quel musulman pourrait, ne serait-ce que par respect envers le prophète Muhammad ﷺ, imaginer lever la main sur une de ses femmes ?

يَا نِسَاءَ النَّبِيِّ مَن يَأْتِ مِنكُنَّ بِفَاحِشَةٍ مُّبَيِّنَةٍ يُضَاعَفْ لَهَا الْعَذَابُ ضِعْفَيْنِ وَكَانَ ذَلِكَ عَلَى اللَّهِ يَسِيرًا (33:30)

mardi 18 novembre 2025

Le rūh (Esprit) dans le Coran

Les sourates 15 et 38 laissent entendre que la prosternation des anges devait suivre la formation du corps et l’insufflation du rūḥ (Esprit) divin en Adam. Or, la sourate 2 (v. 34) présente cette prosternation comme intervenant après qu’Adam a reçu la connaissance des « noms » (v.30-33).

Ces éléments suggèrent que le rūh divin des sourates 15 et 38 est intrinsèquement lié au savoir que Dieu confère à Adam dans la sourate 2, savoir qui fonde sa fonction de Vicaire (khalīfa). Ainsi, la nature du rūḥ dépasse largement la simple animation vitale comme l'indique le verset suivant : 

[Les Infidèles] t’interrogent sur l’Esprit (rûḥ). Réponds : « L’Esprit procède de l’Ordre de ton Seigneur et il ne vous a été donné que peu de science». (C. 17 : 85)






vendredi 14 novembre 2025

Hôtes d'Abraham et Noyade de Pharaon : L'Art des Récits Fragmentés dans le Coran

Pour de nombreux spécialistes [1], l'absence de vraie synonymie et la polysémie des mots sont une caractéristique de la langue arabe et du Coran. Geneviève Gobillot explique, pour bien faire comprendre le sens de l'absence de "vraie synonymie" : "un objet, quelle que soit sa nature, ne peut être nommé qu’au moyen d’un seul terme, sauf au cas où la pluralité des appellations a pour fonction de mettre en lumière les différents angles sous lesquels il est appréhendé" [2].

De la même manière, les histoires racontées dans le Coran, lorsqu'elles sont répétées dans diverses sourates, sont toujours racontées sous des angles différents de façon à ce qu'elles se complètent les unes les autres. Ainsi, en les juxtaposant, on arrive à avoir ces histoires de manière plus précise et détaillée. 






Prenons l'exemple de l'histoire des hôtes d'Abraham que sont les anges venus sous forme humaine chez ce prophète. Trois passages coraniques, sourates 51, 15 et 1 (voir les versets en bas de page), pris séparément ne semblent pas s'accorder au premier abord, mais une lecture plus attentive permet de lever cet a priori. 


Pour illustrer mon propos, il suffit de prendre deux exemples de l’épisode des hôtes d'Abraham :

➡️ premier exemple, lorsqu'Abraham vit que ses hôtes ne tendirent pas leurs mains pour manger la nourriture qu'il leur avait apportée, celui-ci prit peur. Les hôtes lui dirent de ne pas avoir peur et qu'ils sont venus à propos du peuple de Loth (11: 70). Ce qui fit rire l'épouse d'Abraham, à qui, en réaction, ils annoncèrent qu'elle enfantera Ishaq (Isaac) et, après Ishaq , Ya'qub (Jacob) (11:71). Mais dans la version du 51: 28, lorsque les hôtes disent à Abraham de ne pas avoir peur, ils lui annoncent la bonne nouvelle d'un enfant savant, et non pas qu'ils sont venus à propos du peuple de Loth comme indiqué dans la sourate 11. Au verset suivant (51: 29), la femme d'Abraham, en réaction, cria en se frappant le visage tout en disant : « Une vieille femme stérile... ». Tandis que dans la sourate 11, elle a ri à l'annonce des hôtes lorsqu'ils dirent être venus à propos du peuple de Loth.

➡️ deuxième exemple avec d'Abraham qui dit aux hôtes qu'ils (lui et sa femme) sont effrayés (wajilūn) par eux, lesquels répondent qu'il n'a pas à être effrayé (15: 52-53), alors que dans les deux autres passages (11:70 et 51: 28), Abraham pris peur (kha'if) d'eux sans leur dire oralement. Ce sur quoi les hôtes lui dire de ne pas avoir peur (la takhaf). 


Comment peut-on accorder ces trois différentes narrations qui diffèrent les unes des autres ? Cela ne peut s'expliquer que par les omissions volontaires que pratique le Coran. Ainsi pour bien comprendre la rhétorique coranique, on peut prendre l'exemple de l'histoire de Moïse avec ceux qui ont été noyés dans les eaux en Égypte avec Pharaon : 


📍deux passages coraniques de période mecquoise (28:40 et 51:40) précisent que ce sont Pharaon et ses troupes (junūd) qui furent engloutis. 

📍 pour deux autres passages (2:50 et 8:54) de période médinoise, ce sont tout du moins une partie de sa descendance mâle ainsi que Pharaon (āl fir'awn) qui ont été noyés.

📍enfin, dans un passage (43: 54-56) de période mécquoise, c'est une partie du peuple de l'Égypte qui a suivi Pharaon qui sont morts noyés avec lui.

C'est en juxtaposant ces catégories de populations que l'on arrive à avoir une vue complète des événements qui se sont déroulés. Pris à part, ces événements sont compris partiellement.


Proposition de lecture complète de l'histoire des hôtes d'Abraham dans les trois sourates :

Abraham fit entrer ses hôtes (51: 24) chez lui (51: 25 et 15: 52). Il leur ramena du veau rôti (11:69) et gras (51: 24), mais vit que leur main ne s'approcha pas du plat et pris peur (11:70 et 51: 28). Abraham leur déclara "nous sommes effrayés de vous" ["ina minkom wajiloun"] (15:52). Les anges lui répondirent qu'il n'a pas à avoir peur (51 :28 et 11:70) ni à être effrayé (15:53). Ils en profitèrent pour lui annoncer la bonne nouvelle d'un enfant savant (15:53 et 51: 28) et qu’ils étaient envoyé au peuple de Loth (11: 70). Abraham demanda comment une telle bonne nouvelle est possible alors qu'il est devenu vieux (15: 54). Les anges répliquèrent que cette bonne nouvelle lui a été révélé avec vérité, et qu'il ne doit pas être de ceux qui désespèrent (15: 55). Abraham posa alors cette question en forme de constat : "qui despère de la miséricorde de Dieu si ce ne sont les égarés" (15:56) ?" 

En entendant cela, la femme d'Abraham se mit à crier en se frappant le visage tout en disant qu'elle est vieille et stérile (51: 29). Les anges lui répondirent que c'est ainsi que Dieu a dit, car Il est Sage et Omniscient (51:30). 

Elle se mit alors à rire tandis qu'elle était debout. Les anges lui annoncèrent alors deux nouvelles supplémentaires : que son fils s'appellera Ishaq et que derrière Ishaq viendra Ya'qub, son petit fils (11:71). Elle demanda comment est-il possible qu'elle enfante alors qu'elle est vieille et que son mari et vieux aussi, cela lui paraissant étrange (11: 72). Les anges lui dirent comment peut-elle trouver étrange l'ordre de Dieu, Sa miséricorde et Sa bénédiction étant sur leur famille (11:73).

Lorsque l’effroi eut quitté Abraham et que la bonne nouvelle l’eut atteint, il se mit à discuter avec les anges à propos (en faveur) du peuple de Loth" (11: 74). 

[etc.]


Conclusion 

Le récit des hôtes d’Abraham illustre parfaitement la cohérence du discours coranique par fragmentation : chaque version ne répète pas, mais complète. Le Coran procède par touches successives, suivant une logique d’intention rhétorique et non de narration strictement linéaire. Exception faite pour la sourate 12, Youssef.

Ainsi, les récits coraniques répétés dans diverses sourates fonctionnent comme les notes successives d’un spectateur qui revoit un même film sous plusieurs angles, ajoutant à chaque fois de nouveaux détails. Ces variations narratives, avec leurs omissions volontaires, stimulent la réflexion et préviennent la monotonie. Elles répondent à la pédagogie divine d’une révélation étalée sur vingt-trois ans, durant laquelle l’attention des auditeurs comme des lecteurs est constamment maintenue.


Référence :


[1] Geneviève Gobillot cite de nombreux spécialistes musulmans qui défendent cette lecture de non synonymie dans le Coran. Le plus ancien étant Al-Tirmidhî (mort en 289/892) suivi par Abû Hilâl al-‘Askarî (linguiste khuzistanien m. vers 396/1005). Cette position a ensuite été soutenue par un certain nombre de grammairiens, comme Abû ‘Alî al-Fârisî (m. 377/987), Ibn Jinnî (m. 392/1002) et al-Jurjânî (m. 471/1078), cités par M. Shahrûr, qui a lui-même adopté le principe de non-synonymie pour sa lecture du Coran.

Gobillot Geneviève, dans Revue de Traduction et Langues Volume 20 Numéro 01/2021, article "Traduction du Coran et traduction selon le Coran : Aspects d’une Problématique Intemporelle", p.130.

[2] Ibid p.130














mercredi 22 octobre 2025

Les termes Madīna (ville) et Qarya (village) dans le Coran sont-ils des synonymes ou est-ce plutôt des preuves d'interpolations ?

Il y a deux sourates qui a intrigué les islamologues comme les savants musulmans. Il s'agit de deux passages coraniques dans deux histoires différentes où qarya, traduit par village, devient plus loin une madīna que l'on traduit par ville. Il n'en fallait pas plus pour que des islamologues y voient des preuves de réécritures par différents scribes du Coran. D'autres y ont vu une indication que ces deux termes étaient des synonymes à l'époque de la révélation.



Illustration de ce que pourrait être la différence entre une ville et un village


Voyons ce que disent ces deux sourates qui racontent deux histoires différentes mais qui à chaque fois transforment la qarya en madīna :


1) Coran 18:77 et 82
🔹 verset 18:77
 
فَانطَلَقَا حَتَّى إِذَا أَتَيَا أَهْلَ قَرْيَةٍ اسْتَطْعَمَا أَهْلَهَا فَأَبَوْا أَن يُضَيِّفُوهُمَا فَوَجَدَا فِيهَا جِدَارًا يُرِيدُ أَن يَنقَضَّ فَأَقَامَهُ قَالَ لَوْ شِئْتَ لَاتَّخَذْتَ عَلَيْهِ أَجْرًا

   Ils repartirent jusqu’à ce qu’ils vinssent à une cité aux habitants de laquelle ils demandèrent à manger. Ceux-ci refusèrent de leur donner l’hospitalité. [Moïse et son compagnon] trouvèrent alors un mur qui menaçait de s’écrouler. [Notre serviteur] l’ayant étayé, [Moïse] dit : « Si tu voulais, tu réclamerais pour ceci un salaire



🔹 verset 18:82
وَأَمَّا الْجِدَارُ فَكَانَ لِغُلَامَيْنِ يَتِيمَيْنِ فِي الْمَدِينَةِ وَكَانَ تَحْتَهُ كَنزٌ لَّهُمَا وَكَانَ أَبُوهُمَا صَالِحًا فَأَرَادَ رَبُّكَ أَن يَبْلُغَا أَشُدَّهُمَا وَيَسْتَخْرِجَا كَنزَهُمَا رَحْمَةً مِّن رَّبِّكَ وَمَا فَعَلْتُهُ عَنْ أَمْرِي ذَلِكَ تَأْوِيلُ مَا لَمْ تَسْطِع عَّلَيْهِ صَبْرًا 

Quant au mur, il appartient à deux adolescents orphelins, de la ville. Sous ce mur est un trésor qui leur est destiné. Leur père était vertueux et ton Seigneur a voulu qu’ils atteignissent leur majorité et qu’ils découvrissent [seulement alors] leur trésor par une bonté (raḥma) de ton Seigneur. Je n’ai point fait cela de mon [propre] chef. Voilà l’explication de ce dont tu n’as pu [avoir] patience [de découvrir la cause] 




2) Coran 36:13 et 20

🔹 Verset 36:13
وَاضْرِبْ لَهُم مَّثَلًا أَصْحَابَ الْقَرْيَةِ إِذْ جَاءَهَا الْمُرْسَلُونَ
« Donne-leur en parabole l’exemple des habitants du village (qarya), quand des envoyés leur vinrent. »

🔹 Verset 36:20
وَجَاءَ مِنْ أَقْصَى الْمَدِينَةِ رَجُلٌ يَسْعَى قَالَ يَا قَوْمِ اتَّبِعُوا الْمُرْسَلِينَ
Et du bout de la ville, un homme vint en toute hâte et dit : « O mon peuple, suivez les messagers 


Cependant, je découvre à ma surprise d'autres passages coraniques qui montrent que la question de qarya et madīna est encore plus complexe que ce que les spécialistes ne l'ont envisagé. J'ai moi même écrit deux réflexions successives pour expliquer ces changements qui étaient pour le coup hors sujets.
Il s'agit de versets disséminés dans divers sourates (cinq), ce qui a fait qu'aucun spécialiste ne l'a remarqué parmi les ouvrages que j'ai lu (G.Dye, Grodzky, Rippin et Younes dans "The Qur’an Seminar Commentary" de 2016 et Nasser Rabbat, dans "Encyclopaedia of the Qur’ān" de 2001) et probablement personne parmi les orientalistes jusqu'en 2016 en tout cas :

Il s'agit du village de Loth dans quatre sourates qui devient une ville dans la sourate 15 :
- 15: 67 (c'est une madina pour Dieu)
- 7: 82 (c'est une qarya pour ses habitants)
- 21:74 (c'est une qarya pour Dieu)
- 27:56 (village pour ses habitants)
- 29:31(village pour les anges) et 34 (village pour les anges).

C. 15:67
وَجَاءَ أَهْلُ الْمَدِينَةِ يَسْتَبْشِرُونَ 
Or les gens de la ville vinrent [à Loth], se réjouissant


 C. 7:82
وَمَا كَانَ جَوَابَ قَوْمِهِ إِلَّا أَن قَالُوا أَخْرِجُوهُم مِّن قَرْيَتِكُمْ إِنَّهُمْ أُنَاسٌ يَتَطَهَّرُونَ
 La seule réponse de son peuple fut : « Expulsez la famille de Loth, de votre cité [village] ! Ce sont des gens qui affectent la pureté. »


C. 21:74
وَلُوطًا آتَيْنَاهُ حُكْمًا وَعِلْمًا وَنَجَّيْنَاهُ مِنَ الْقَرْيَةِ الَّتِي كَانَت تَّعْمَلُ الْخَبَائِثَ إِنَّهُمْ كَانُوا قَوْمَ سَوْءٍ فَاسِقِينَ
Loth Nous avons donné Illumination (ḥukm) et Science et Nous l’avons sauvé de la Cité [village] qui perpétrait les turpitudes et [dont les habitants] furent un peuple mauvais et pervers.


C. 27:56
فَمَا كَانَ جَوَابَ قَوْمِهِ إِلَّا أَن قَالُوا أَخْرِجُوا آلَ لُوطٍ مِّن قَرْيَتِكُمْ إِنَّهُمْ أُنَاسٌ يَتَطَهَّرُونَ
 La seule réponse de son peuple fut : « Expulsez la famille de Loth, de notre cité [village] ! Ce sont des gens qui affectent la pureté ! »


C. 29:31
وَلَمَّا جَاءَتْ رُسُلُنَا إِبْرَاهِيمَ بِالْبُشْرَى قَالُوا إِنَّا مُهْلِكُو أَهْلِ هَذِهِ الْقَرْيَةِ إِنَّ أَهْلَهَا كَانُوا ظَالِمِينَ
 Quand Nos émissaires vinrent à Abraham avec la bonne nouvelle, ils déclarèrent : « Nous allons faire périr la population de cette cité [village]. La population de cette cité a été injuste. » 


C. 29:34
إِنَّا مُنزِلُونَ عَلَى أَهْلِ هَذِهِ الْقَرْيَةِ رِجْزًا مِّنَ السَّمَاءِ بِمَا كَانُوا يَفْسُقُونَ
Nous allons faire descendre, sur la population de cette cité [village], un cataclysme du ciel, pour prix de ce qu’ils ont été pervers. »



Que comprendre de ces versets si ce n'est que qarya et madīna sont des synonymes voire qu'il y a eu un travail scribal avec des écritures et réécritures ? Je me suis longuement mis à réfléchir à ce sujet afin d'éviter cette explication qui n'est autre que celle de la paresse intellectuelle car pour moi il y a forcément une distinction qui a échappé à tous. En effet, je suis convaincu que les villes égyptiennes du temps de Joseph et de Moïse ne pouvaient être des villages. Idem pour Yathrib.

Je me mets à explorer une piste en mettant d'un côté les villages et de l'autre les villes. Que peut-on remarquer à leurs sujets ?

✔️ que le mot qarya dans 18:77 est associé à ses habitants qui refusèrent de donner de la nourriture à Moïse et al-Khidr. Tandis que dans 36:13 la qarya est associée à ses habitants qui ont refusé de croire aux prophètes. Pour le Coran 7:82 et 27:56, le mot qarya est associé au peuple de Loth qui voulait l'expulser car il voulait les purifier du mal. Pour le Coran 21:74, le mot est associé au peuple qui faisait des choses immondes et perverses. Pour le Coran 29:31, le mot est associé à sa destruction car son peuple est injuste. Enfin pour le Coran 29:34, le mot est associé à sa destruction aussi.

Ici, le terme qarya est systématiquement associé aux choses péjoratives.

✔️ que le mot madīna dans le Coran 18:82 est associé à deux enfants dont le père était pieux tandis que dans le Coran 36: 20 la madīna est associée à un homme croyant qui surgit du bout de la ville pour appuyer les trois prophètes. Pour le Coran 15: 67, le mot madīna est associé à la réjouissance des habitants qui sont venus à  Loth.


Ici, le terme madīna est systématiquement associé aux choses positives.


Hypothèse :
- pour le Coran 18: 67, c'est un village, qarya, que Dieu a élevé au statut de ville, madīna dans le Coran 18:82 pour honorer le père vertueux des deux enfants orphelins.

- de même dans Coran 36:13, les prophètes ont été envoyés à un village, qarya, mais dans 36: 20, c'est en l'honneur du croyant que Dieu éleva le statut du village en ville, madīna.

- dans 15: 67, c'est une ville, madīna, dont était issu le peuple de Loth dont ses habitants étaient venus à lui réjouissant. Cependant, les cinq versets de quatre sourates qui suivent voient le statut de cette ville rabaisser à celui de village pour leur obstination à continuer de faire le mal.


Remarques :
➡️ le peuple de Salih, les Thamouds, vivait dans une ville (27: 48). ils ont été décimés (27: 51). Donc, il n'y a pas que des villages qui ont été anéantis par Dieu. 

➡️ des savants musulmans ont remarqué le changement de qarya en Medīna dans les sourates, 18 et 36, et ont en déduit que certains villages pouvaient être apparentés à des villes. Force est de constater qu'ils n'ont pas vu à propos de l'agglomération du peuple de Loth son interchangeabilité,  en ville pour une sourate et en village pour quatre autres.



Conclusion :
Cette interchangeabilité des termes ville/village en rapport avec le bien et le mal se trouvant dans sept sourates, toutes mécquoises selon le consensus des savants musulmans, loin de s'expliquer par la simple synonymie, relève d'une rhétorique très sophistiquée. Elle ne peut n'ont plus s'expliquer par la thèse de plusieurs rédacteurs et encore moins par une simple coïncidence. Le style coranique avec sa rhétorique est définitivement unique dans le monde de la littérature. Quoi d'étonnant quand on sait que ce Livre Sacré est d'origine Divine ?


samedi 18 octobre 2025

Ni morts violentes, ni abandon divin des prophètes : l'exemple de Yahyā (Jean-Baptiste) dans le Coran

Sommaire 


- 1. Introduction 

- 2. L’absence de mention explicite de morts violentes de prophètes 

- 3. Lecture alternative du verbe « qatalū » (ils tuèrent) 

- 4. La logique coranique de la protection divine des envoyés 

- 5. Le nom Yahyā comme symbole

- 6. Yahyā chez les mandéens

- 7. Yahyā dans la tradition islamique

- 8. Conclusion 






1. Introduction : 

La tradition islamique, influencée par les Isra’īliyyāt et des constructions post-coranique, affirme souvent que plusieurs prophètes, notamment Yahyā (Jean-Baptiste) et Zakariyyā (Zacharie), ont été tués. Pourtant, une lecture attentive du Coran, appuyée par l’analyse linguistique et contextuelle, invite à remettre en question cette lecture. Aucun prophète explicitement nommé dans le texte coranique n’y est décrit comme ayant été tué, et certains versets-clés allant dans le sens du meurtre peuvent être interprétés autrement que de façon littérale.


2. L’absence de mention explicite de morts violentes de prophètes 

Le Coran relate les parcours de nombreux prophètes (Ibrāhīm, Mūsā, Nūḥ, Hūd, Ṣāliḥ, Shu‘ayb, Lūṭ, etc.) sans jamais leur attribuer une mort violente. Au contraire, ils sont tous sauvés par Dieu dans des situations critiques. Le cas de 'Īsā (Jésus) est le plus emblématique : son exécution est explicitement niée, Dieu l'ayant élevé vers Lui (S.4:157-158). Mais il n'est pas le seul à être sauvé de ses bourreaux puisqu'il y a aussi Ibrāhīm que Dieu sauve du feu (S.21:68-70 ; S.29 :24 ; S.37 : 97-98).


Quant à Yahyā, l'information est plus subtile. On remarque que le verset 19:15 annonce sa mort au futur (يموت), "Que la paix soit sur lui le jour où il naquit, le jour où il mourra, et le jour où il sera ressuscité vivant ! ". Or, cela indique qu’il était encore vivant au moment de la révélation coranique puisque dans le verset qui précède celui-ci, Dieu raconte à Muhammad (ﷺ) l'histoire de Yahyā au passé sauf concernant sa mort et sa résurrection qui sont mises dans le verset 15 au futur. Cela a pour conséquence qu'au moment de la révélation coranique, Yahyā n'était pas encore mort. Pourtant, malgré que les traductions sont toutes d'accord sur le fait que sa mort est mise grammaticalement au futur, aucun spécialiste n'a fait cette déduction. Sûrement parce que ni les Évangiles, ni les apocryphes n'évoquent de près ou de loin cette possibilité. Pour les chrétiens, il y a consensus concernant la mort violente de Jean le Baptiste (Yahyā), comme pour Jésus, puisque clairement indiqué dans l'Evangile selon Mathieu (14:1-12), et selon Marc (6:14-29). De plus, ce qui peut accentuer aussi la confusion, c'est le fait que les termes utilisés au verset 15 pour Yahyā sont identiques à ceux concernant Jésus au verset 33, à la différence que cette fois-ci c'est Jésus, encore bébé, qui s'exprime. Il est donc normal qu'il parle de sa mort en utilisant le futur : "Et que la paix soit sur moi le jour où je naquis, le jour où je mourrai, et le jour où je serai ressuscité vivant ". 


وَسَلَامٌ عَلَيْهِ يَوْمَ وُلِدَ وَيَوْمَ يَمُوتُ وَيَوْمَ يُبْعَثُ حَيًّا (C.19:15)


وَالسَّلَامُ عَلَيَّ يَوْمَ وُلِدتُّ وَيَوْمَ أَمُوتُ وَيَوْمَ أُبْعَثُ حَيًّا (C.19:33)


3. Lecture alternative du verbe « qatalū » (ils tuèrent) 

Certains versets, comme 2:61, 3:112 ou 4:155, mentionnent que les Enfants d’Israël auraient tué des prophètes injustement : « ويقتلون النبيين بغير الحقّ ». Mais cette formule reste générique et ne nomme aucun prophète. De plus, le verbe « qatala » peut, selon le contexte, signifier : combattre, agresser, rejeter violemment. De nombreux exégètes musulmans mais aussi des islamologues comme Geneviève Gobillot ou le penseur indépendant et réformiste Muhammad Sharour reconnaissent cette polysémie. Le style coranique évite systématiquement d’associer la mort par meurtre d'un prophète identifié.


4. La logique coranique de la protection divine des envoyés 

Le Coran insiste sur la protection de Dieu envers Ses messagers :

« En vérité, Nous secourons Nos messagers... » (S.40:51) « Dieu vous protégera des gens » (S.5:67). De même pour Moïse et Haroun qui craignaient d'être mal traités par Pharaon, Dieu leur répondit « Ne redoutez rien ! En vérité, auprès de vous, J’entendrai et verrai ! » (S.20:45-46).

Cette promesse récurrente plaide contre l’idée que Dieu laisserait Ses envoyés être tués. La cohérence du message coranique semble plutôt aller dans le sens d’une protection des prophètes contre la mise à mort par leurs opposants.


5. Le nom Yahyā comme symbole coranique de survie prophétique 

Dans la sourate Maryam (19:7), Dieu donne à l’enfant de Zakariyyā le nom de « Yahyā » :

« Ô Zakariyyā, Nous t’annonçons la bonne nouvelle d’un garçon dont le nom sera Yahyā. Nous n'avons jamais donné ce nom à personne auparavant. »

Des orientalistes ont affirmé que le Coran s'est trompé en affirmant que le prénom Yahyā, qu'ils ont identifié à Jean Baptiste, « Yôḥānān » (יוֹחָנָן), est le premier nom porté par un mâle puisque qu'en réalité ce prénom en Hébreux se trouve 27 fois dans la Bible hébraïque. Le prénom existait bien avant la naissance de Yahyā, selon eux (lire l'article de islamic Awareness en bas de page). Cependant, bien qu'il s'agit du même personnage, il s'avère que ces deux prénoms sont différents. Si l'on regarde la Bible en langue arabe, le Yahyā (يحيى) du Coran y est désignée par Yuhanna (يوحنا). Il avait donc très probablement deux prénoms, à l'instar d'autres prophètes comme Jacob qui s'appelait aussi Israël (le Coran l'indique aussi), Abraham qui s'appelait aussi Abram, ou encore Muhammad (ﷺ) qui s'appelait aussi Ahmad. Pour les mandéens Jean-Baptiste s'appelle Yahia-Yuhana, ce qui suggère qu'il avait deux prénoms différents, Yahia faisant référence à Yahya du Coran, et Yuhana à Yuhanna de la Bible.


Quelle distinction entre ces deux prénoms ?

Il s'avère que le nom « Yahyā » dérive de la racine ḥ-y-y (ح-ي-ي), qui évoque la vie. Il signifie littéralement « celui qui vit » ou « celui qui a reçu la vie ». Le Coran insiste sur l’originalité de ce nom jamais donné auparavant, ce qui suggère, outre l'affirmation qui est assez surprenante, on verra pourquoi, une intention théologique forte. Par contraste, le nom hébreu de Jean le Baptiste, « Yôḥānān » (יוֹחָנָן), signifie « Dieu fait grâce » et ne renvoie pas directement à la vie ou à la survie.


Revenons au fait surprenant. Dans la tradition hébraïque antique, aucun nom équivalent à Yahyā dans le sens de « vie » n’est porté par un personnage biblique. Le nom Ḥayyīm (חַיִּים), pourtant dérivé de la même racine ḥ-y-y et signifiant « vie », n'apparaît pas comme prénom dans la Bible hébraïque ni même, semble t-il, dans les documents du judaïsme du Second Temple (manuscrits de Qumrân, écrits de Flavius Josèphe, inscriptions funéraires du Ier siècle) [1]. 

Ce prénom, Hayyim, commence à être attesté à l’époque talmudique, notamment chez les Amoraïm (IIIe–Ve siècle), par exemple :

• Rabbi Ḥayyim bar Ukva, mentionné dans des sources rabbiniques [2].

Cela confirme que le nom était déjà utilisé à la fin de l’Antiquité mais pas à l'époque de Yahyā ni avant. Il ne devienra populaire chez les Juifs qu’à partir du Moyen-âge [3]. 


Quoi qu'il en soit, ce qui est essentiel à retenir c'est que le nom Yahya qui renvoie à la vie n'a effectivement jamais précédé ce prophète chez les Hébreux. Pourtant, une telle connaissance nécessite pour le Coran d'avoir une maîtrise intertextuelle difficilement concevable pour l'époque si l'on accepte qu'il est d'origine humaine. Car pour affirmer que ce prénom (renvoyant à sa signification) n'existait pas avant ce prophète, cela nécessite un niveau de connaissance biblique (la Torah et l'Evangile), de la Torah orale (principalement le Talmud), des apocryphes tant juifs que chrétiens, mais aussi linguistique, historique et culturelle extrêmement fine et poussée. En effet, tous ces livres auraient pu indiquer un personnage avant l'époque de Yahyā qui portait le prénom Hayyim dans le sens de la vie. Ce qui est d'autant plus étonnant quand ont sait que le Coran a été révélé au septième siècle dans la zone reculée du Hijaz.

Ce choix coranique du nom Yahyā renvoyant à sa signification pourrait au final être lu comme une réponse subtile à la tradition biblique qui affirmera la mort violente de Jean le Baptiste. Dans cette optique, Dieu indique de manière indirecte et ingénieuse que ce prophète est vivant, qu’il est gardé par Lui, et qu’il ne saurait être abandonné aux bourreaux.


6. Yahyā chez les mandéens

Les mandéens sont une communauté religieuse gnostique ancienne originaire du Proche-Orient principalement présente aujourd'hui en Irak, en Iran et dans la diaspora en Occident. Ils vénèrent Yahyā Ibn Zakariyyā (Jean-Baptiste fils de Zakarie) comme leur principal prophète, jugeant Jésus et Moïse de manière critique (étant une communauté ayant précédé l'islam, leurs textes anciens n'évoquent pas Muhammad (ﷺ) mais ils rejetent aussi ce prophète). Certains chercheurs pensent qu'ils ont émergé au début de l'ère chrétienne (Ier - IIIe siècle). Leur livre principal est le Ginza Rba (le Grand Trésor) mais ils ont aussi d'autres écrits comme le Draša d-Yahia (L'enseignement de Yahyā). 

Chez les Mandéens, le Draša d-Yahia enseigne que Yahyā (Jean le Baptiste) n’est pas tué, contrairement à ce qui est indiqué dans les Évangiles qui évoque sa décapitation. Leur tradition insiste plutôt sur sa protection spirituelle, son élévation ou ascension au monde de la Lumière après avoir terminé sa mission. Pour eux, leur prophète est mort la tête sur ses épaules, il n'a pas été tué [4].


7. Yahyā dans la tradition islamique 

Le fait que d'après la tradition, Yahyā soit cité dans l’épisode de l’ascension nocturne (mi‘rāj) aux côtés de Jésus dont le Coran affirme qu'il n'a pas encore connu la mort, pose question. En effet, Dieu affirme dans le Coran (S.4:157-158) avoir élevé Jésus auprès de Lui pour qu'il échappe à la mort par exécution. Or, la tradition rapporte que lors de son ascension au cieux, Muhammad (ﷺ) a rencontré au deuxième ciel Jésus et Yahyā en même temps avec lesquels il a parlé, ce qui pourrait indiquer que ces deux prophètes étaient en vie, en chair et en os. Car si Jésus était en chair et en os, puisque sauvé par Dieu et elevé vers Lui, alors, il paraît logique que Yahyā, qui était à ses côtés au deuxième ciel, l'était aussi. Pour ce qui est des ouvrages de savants anciens comme Ibn Kathir avec "L'authentique des prophètes" ou la "Chronique de Tabari", qui racontent la mort violente de Yahyā et Zakariyyā, ils se sont appuyés sur les Isra’īliyyāt (les récits des gens du Livre).

Enfin, terminons avec un constat : les recueils de hadiths qui rapportent les propos du Prophète Muhammad (ﷺ) n'évoquent jamais la mort de Yahyā. Le prophète ne confirme pas sa mort contrairement aux Évangiles qui affirment son exécution, alors qu'on a vu que le Coran indique subtilement qu'il n'avait pas encore connu la mort au moment de la révélation coranique. 


8. Conclusion   

Une relecture attentive du Coran, à la lumière de sa rhétorique et de sa grammaire, montre que ni Yahiā ni aucun prophète qui y est mentionné n’a connu une mort violente. Bien au contraire, le Coran soutient que Dieu n'abandonne jamais Ses prophètes. La tradition qui affirme le martyre de certains d’entre eux provient de sources influencées par les narrations bibliques. Sinon, comment expliquer que Dieu sauve certains prophètes ('Īsā, Ibrahim et bien d'autres) et en laisse d'autres se faire tuer ? Cette lecture alternative rend à Dieu la cohérence de Sa justice et de Son engagement envers Ses envoyés. C'est une question qui mérite d’être débattue chez les savants musulmans et au sein des sciences islamologiques contemporaines.







Référence et notes :

[1] Note : Le prénom Yahyā en langue arabe ne semble pas avoir existé avant la révélation coranique, selon Arthur Jeffery :

"... there appears to be no trace of the name [i.e., Yaḥya] in the early literature [of the Arabs]." (Arthur Jeffery, The Foreign Vocabulary Of The Qur'an, 1938, Oriental Institute: Baroda, p. 291.)

https://www.islamic-awareness.org/quran/contrad/external/yahya?utm_source=chatgpt.com

[2] voir :

• Benzion C. Kaganoff est une autorité dans le domaine des noms juifs.

• Alfred J. Kolatch est une source populaire, souvent utilisée pour des études de noms juifs.

• Brown–Driver–Briggs Lexicon est un outil linguistique indispensable pour l’analyse des racines hébraïques.

[3] https://books.openedition.org/pan/1018?hl=fr-FR

[4] JOHN THE BAPTIST AND THE LAST GNOSTICS THE SECRET HISTORY OF THE MANDAEANS de ANDREW PHILLIP SMITH