Il y a deux sourates qui a intrigué les islamologues comme les savants musulmans. Il s'agit de deux passages coraniques dans deux histoires différentes où qarya, traduit par village, devient plus loin une madīna que l'on traduit par ville. Il n'en fallait pas plus pour que des islamologues y voient des preuves de réécritures par différents scribes du Coran. D'autres y ont vu une indication que ces deux termes étaient des synonymes à l'époque de la révélation.
Illustration de ce que pourrait être la différence entre une ville et un village
Voyons ce que disent ces deux sourates qui racontent deux histoires différentes mais qui à chaque fois transforment la qarya en madīna :
1) Coran 18:77 et 82🔹 verset 18:77
فَانطَلَقَا حَتَّى إِذَا أَتَيَا أَهْلَ قَرْيَةٍ اسْتَطْعَمَا أَهْلَهَا فَأَبَوْا أَن يُضَيِّفُوهُمَا فَوَجَدَا فِيهَا جِدَارًا يُرِيدُ أَن يَنقَضَّ فَأَقَامَهُ قَالَ لَوْ شِئْتَ لَاتَّخَذْتَ عَلَيْهِ أَجْرًا
Ils repartirent jusqu’à ce qu’ils vinssent à une cité aux habitants de laquelle ils demandèrent à manger. Ceux-ci refusèrent de leur donner l’hospitalité. [Moïse et son compagnon] trouvèrent alors un mur qui menaçait de s’écrouler. [Notre serviteur] l’ayant étayé, [Moïse] dit : « Si tu voulais, tu réclamerais pour ceci un salaire
🔹 verset 18:82
وَأَمَّا الْجِدَارُ فَكَانَ لِغُلَامَيْنِ يَتِيمَيْنِ فِي الْمَدِينَةِ وَكَانَ تَحْتَهُ كَنزٌ لَّهُمَا وَكَانَ أَبُوهُمَا صَالِحًا فَأَرَادَ رَبُّكَ أَن يَبْلُغَا أَشُدَّهُمَا وَيَسْتَخْرِجَا كَنزَهُمَا رَحْمَةً مِّن رَّبِّكَ وَمَا فَعَلْتُهُ عَنْ أَمْرِي ذَلِكَ تَأْوِيلُ مَا لَمْ تَسْطِع عَّلَيْهِ صَبْرًا
Quant au mur, il appartient à deux adolescents orphelins, de la ville. Sous ce mur est un trésor qui leur est destiné. Leur père était vertueux et ton Seigneur a voulu qu’ils atteignissent leur majorité et qu’ils découvrissent [seulement alors] leur trésor par une bonté (raḥma) de ton Seigneur. Je n’ai point fait cela de mon [propre] chef. Voilà l’explication de ce dont tu n’as pu [avoir] patience [de découvrir la cause]
2) Coran 36:13 et 20🔹 Verset 36:13
وَاضْرِبْ لَهُم مَّثَلًا أَصْحَابَ الْقَرْيَةِ إِذْ جَاءَهَا الْمُرْسَلُونَ
« Donne-leur en parabole l’exemple des habitants du village (qarya), quand des envoyés leur vinrent. »
🔹 Verset 36:20
وَجَاءَ مِنْ أَقْصَى الْمَدِينَةِ رَجُلٌ يَسْعَى قَالَ يَا قَوْمِ اتَّبِعُوا الْمُرْسَلِينَ
Et du bout de la ville, un homme vint en toute hâte et dit : « O mon peuple, suivez les messagers
Cependant, je découvre à ma surprise d'autres passages coraniques qui montrent que la question de qarya et madīna est encore plus complexe que ce que les spécialistes ne l'ont envisagé. J'ai moi même écrit deux réflexions successives pour expliquer ces changements qui étaient pour le coup hors sujets.
Il s'agit de versets disséminés dans divers sourates (cinq), ce qui a fait qu'aucun spécialiste ne l'a remarqué parmi les ouvrages que j'ai lu (G.Dye, Grodzky, Rippin et Younes dans "The Qur’an Seminar Commentary" de 2016 et Nasser Rabbat, dans "Encyclopaedia of the Qur’ān" de 2001) et probablement personne parmi les orientalistes jusqu'en 2016 en tout cas :
Il s'agit du village de Loth dans quatre sourates qui devient une ville dans la sourate 15 :
- 15: 67 (c'est une madina pour Dieu)
- 7: 82 (c'est une qarya pour ses habitants)
- 21:74 (c'est une qarya pour Dieu)
- 27:56 (village pour ses habitants)
- 29:31(village pour les anges) et 34 (village pour les anges).
C. 15:67
وَجَاءَ أَهْلُ الْمَدِينَةِ يَسْتَبْشِرُونَ
Or les gens de la ville vinrent [à Loth], se réjouissant
C. 7:82
وَمَا كَانَ جَوَابَ قَوْمِهِ إِلَّا أَن قَالُوا أَخْرِجُوهُم مِّن قَرْيَتِكُمْ إِنَّهُمْ أُنَاسٌ يَتَطَهَّرُونَ
La seule réponse de son peuple fut : « Expulsez la famille de Loth, de votre cité [village] ! Ce sont des gens qui affectent la pureté. »
C. 21:74
وَلُوطًا آتَيْنَاهُ حُكْمًا وَعِلْمًا وَنَجَّيْنَاهُ مِنَ الْقَرْيَةِ الَّتِي كَانَت تَّعْمَلُ الْخَبَائِثَ إِنَّهُمْ كَانُوا قَوْمَ سَوْءٍ فَاسِقِينَ
Loth Nous avons donné Illumination (ḥukm) et Science et Nous l’avons sauvé de la Cité [village] qui perpétrait les turpitudes et [dont les habitants] furent un peuple mauvais et pervers.
C. 27:56
فَمَا كَانَ جَوَابَ قَوْمِهِ إِلَّا أَن قَالُوا أَخْرِجُوا آلَ لُوطٍ مِّن قَرْيَتِكُمْ إِنَّهُمْ أُنَاسٌ يَتَطَهَّرُونَ
La seule réponse de son peuple fut : « Expulsez la famille de Loth, de notre cité [village] ! Ce sont des gens qui affectent la pureté ! »
C. 29:31
وَلَمَّا جَاءَتْ رُسُلُنَا إِبْرَاهِيمَ بِالْبُشْرَى قَالُوا إِنَّا مُهْلِكُو أَهْلِ هَذِهِ الْقَرْيَةِ إِنَّ أَهْلَهَا كَانُوا ظَالِمِينَ
Quand Nos émissaires vinrent à Abraham avec la bonne nouvelle, ils déclarèrent : « Nous allons faire périr la population de cette cité [village]. La population de cette cité a été injuste. »
C. 29:34
إِنَّا مُنزِلُونَ عَلَى أَهْلِ هَذِهِ الْقَرْيَةِ رِجْزًا مِّنَ السَّمَاءِ بِمَا كَانُوا يَفْسُقُونَ
Nous allons faire descendre, sur la population de cette cité [village], un cataclysme du ciel, pour prix de ce qu’ils ont été pervers. »
Que comprendre de ces versets si ce n'est que qarya et madīna sont des synonymes voire qu'il y a eu un travail scribal avec des écritures et réécritures ? Je me suis longuement mis à réfléchir à ce sujet afin d'éviter cette explication qui n'est autre que celle de la paresse intellectuelle car pour moi il y a forcément une distinction qui a échappé à tous. En effet, je suis convaincu que les villes égyptiennes du temps de Joseph et de Moïse ne pouvaient être des villages. Idem pour Yathrib.Je me mets à explorer une piste en mettant d'un côté les villages et de l'autre les villes. Que peut-on remarquer à leurs sujets ?
✔️ que le mot qarya dans 18:77 est associé à ses habitants qui refusèrent de donner de la nourriture à Moïse et al-Khidr. Tandis que dans 36:13 la qarya est associée à ses habitants qui ont refusé de croire aux prophètes. Pour le Coran 7:82 et 27:56, le mot qarya est associé au peuple de Loth qui voulait l'expulser car il voulait les purifier du mal. Pour le Coran 21:74, le mot est associé au peuple qui faisait des choses immondes et perverses. Pour le Coran 29:31, le mot est associé à sa destruction car son peuple est injuste. Enfin pour le Coran 29:34, le mot est associé à sa destruction aussi.
Ici, le terme qarya est systématiquement associé aux choses péjoratives.
✔️ que le mot madīna dans le Coran 18:82 est associé à deux enfants dont le père était pieux tandis que dans le Coran 36: 20 la madīna est associée à un homme croyant qui surgit du bout de la ville pour appuyer les trois prophètes. Pour le Coran 15: 67, le mot madīna est associé à la réjouissance des habitants qui sont venus à Loth.
Ici, le terme madīna est systématiquement associé aux choses positives.
Hypothèse :
- pour le Coran 18: 67, c'est un village, qarya, que Dieu a élevé au statut de ville, madīna dans le Coran 18:82 pour honorer le père vertueux des deux enfants orphelins.
- de même dans Coran 36:13, les prophètes ont été envoyés à un village, qarya, mais dans 36: 20, c'est en l'honneur du croyant que Dieu éleva le statut du village en ville, madīna.
- dans 15: 67, c'est une ville, madīna, dont était issu le peuple de Loth dont ses habitants étaient venus à lui réjouissant. Cependant, les cinq versets de quatre sourates qui suivent voient le statut de cette ville rabaisser à celui de village pour leur obstination à continuer de faire le mal.
Remarques :
➡️ le peuple de Salih, les Thamouds, vivait dans une ville (27: 48). ils ont été décimés (27: 51). Donc, il n'y a pas que des villages qui ont été anéantis par Dieu.
➡️ des savants musulmans ont remarqué le changement de qarya en Medīna dans les sourates, 18 et 36, et ont en déduit que certains villages pouvaient être apparentés à des villes. Force est de constater qu'ils n'ont pas vu à propos de l'agglomération du peuple de Loth son interchangeabilité, en ville pour une sourate et en village pour quatre autres.
Conclusion :
Cette interchangeabilité des termes ville/village en rapport avec le bien et le mal se trouvant dans sept sourates, toutes mécquoises selon le consensus des savants musulmans, loin de s'expliquer par la simple synonymie, relève d'une rhétorique très sophistiquée. Elle ne peut n'ont plus s'expliquer par la thèse de plusieurs rédacteurs et encore moins par une simple coïncidence. Le style coranique avec sa rhétorique est définitivement unique dans le monde de la littérature. Quoi d'étonnant quand on sait que ce Livre Sacré est d'origine Divine ?
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